Enjeux et cadre de référence

Dans un contexte de fortes incertitudes au plan institutionnel et économique, la tendance est forte de coordonner les énergies pour « la sauvegarde » des équipes artistiques et culturelles qui depuis des années ont structuré le paysage que nous connaissons en France. Sans nier qu’aujourd’hui cette mobilisation est plus que nécessaire –en particulier sur le plan syndical- il nous faut parallèlement questionner les évolutions actuellement en cours, repérer les tensions existantes et explorer la manière de (re)positionner la culture, et non chacun des secteurs, dans les politiques publiques.

Le risque d’un repli sur son propre territoire, ses activités et ses projets existe avec, en corollaire, un enfermement sur « son secteur » et une prise en compte des citoyens comme « publics » plutôt que comme « acteurs » : le territoire régional et sectoriel a quelque chose de rassurant, mais nous éloigne peut-être toujours plus d’une possibilité d’élaborer de nouvelles réponses aux questions posées aujourd’hui sur la place et le développement de la culture.

La difficulté réside à être à l’intersection de plusieurs dynamiques, rendant les situations parfois contradictoires, parfois paradoxales, parfois conflictuelles mais rarement convergentes[1].

? Les acteurs publics intègrent au fur et à mesure les termes du développement durable dans une recherche d’articulation entre les dimensions sociales, territoriales et économiques d’un développement dit « intégré ». L’émergence de cette nouvelle approche (initiée depuis longtemps notamment par les politiques européennes) fait bouger les modèles traditionnels (en particulier sectoriels) et modifie en profondeur la dimension du contrat entre les acteurs institutionnels, les acteurs professionnels et les citoyens.

La crise économique et écologique que nos sociétés connaissent aujourd’hui oblige les pouvoirs publics à reconsidérer leurs présupposés et à réellement prendre en compte les urgences sociales que vit la population.

Parallèlement, les collectivités publiques ont intégré la dimension globale et mondiale des phénomènes (sans que les réponses ne soient forcément posées de manière globale) et ont compris l’importance d’être positionnées à la fois en Europe, mais aussi sur les continents asiatique et indien. Cette recherche d’attractivité (à mettre en lien avec une hypothétique compétitivité) induit des stratégies de marketing territorial peu en phase avec les discours portés, parfois par la puissance publique et les acteurs professionnels, sur les solidarités et les coopérations à mettre en œuvre. La notoriété devient une valeur économique à part entière : notoriété du territoire qui renvoie à la notoriété politique, à la notoriété artistique et médiatique.

Cela provoque une réorientation générale des politiques publiques qui arrive sur un terreau de recherche de normalisation notamment avec la Révision Générale des Politiques Publiques (RGPP) et les réflexions en cours sur les compétences des collectivités territoriales.

Les acteurs professionnels sont confrontés à ce contexte en pleine mutation et ne peuvent que constater l’écartement croissant entre les aspirations de chacun des secteurs et les nouvelles politiques publiques en voie d’émergence. Après les années 80 – 90 d’un foisonnement de projets et de structures, après la période 1990 – 2000 d’un discours sur l’économie de la culture et la professionnalisation, la dernière décennie a permis de mesurer les écarts entre les attentes des élus, des services, des professionnels et des citoyens (dont certains portent aussi des projets patrimoniaux ou artistiques). Une sorte de perte de contrat, dans chaque secteur, entre les grands équipements dits structurants et les équipes artistiques poussés depuis 30 ans par la puissance publique à créer des structures et à se fédérer… Ces Très Petites Entreprises Artistiques constituent une richesse que l’on ne peut balayer simplement par le terme « d’excellence artistique ». La démultiplication des projets est peut-être à regarder aujourd’hui comme un phénomène social, conséquence de plans successifs d’éducation artistique, de mises en place de filières universitaires, d’un accroissement d’équipements intervenant dans les phases de création/production, d’un appel d’air produit par les structures intermédiaires soucieuses d’apporter des réponses concrètes aux questions portées par des acteurs toujours plus nombreux.

Si cette hypothèse se vérifie, les dispositifs professionnels (« par secteur » et « par métier ») n’y suffiront pas : on ne peut répondre à un phénomène social exclusivement par des outils professionnels. Il y a nécessité à réexaminer les conditions de régulation professionnelle[2], déléguée depuis des années aux services du ministère de la culture et aux collectivités territoriales qui se retrouvent en face à face avec chaque porteur de projet.

La démultiplication des moyens financiers –même s’il est important de consacrer un budget significatif pour la culture- ne pourra seule résoudre les difficultés rencontrées dans chacun des secteurs. Cela renvoie à la responsabilité des professionnels à construire de nouvelles réponses individuelles et collectives, dans une dimension non exclusivement scientifique ou artistique, en phase avec les enjeux locaux, régionaux, nationaux et européens auxquels ont à répondre les acteurs publics.

Les citoyens -et ne parlons pas ici des publics- sont confrontés à une situation économique de plus en plus difficile : on ne compte plus les fermetures d’entreprises. Les rapports de la population entre l’espace et les temps se modifient et entraînent de nouvelles organisations des temps de travail, de loisirs, d’apprentissage, de convivialité… et de gestion de la mobilité. Fractures géographiques, économiques, culturelles, et maintenant fractures numériques mettent à mal les dynamiques d’intégration sociale des modèles habituels. La dernière publication du DEPS sur « Pratiques culturelles chez les jeunes et institutions de transmission : un choc de cultures ? » pose l’hypothèse de tensions entre la transmission statutaire et celle reposant sur des systèmes relationnels initiés et favorisés par les Technologies de l’Information et de la Communication.

Plus que d’être consommateur d’une offre (relevant de « l’excellence artistique »), les citoyens sont de plus en plus nombreux à vouloir « vivre des expériences concrètes d’expression artistique », « à faire ensemble »… à être contributeur de la vie d’un territoire. Il y a une revendication à faire reconnaître ces expériences auprès de la puissance publique.

Pour aller plus loin, de quelles manières les citoyens d’âges, d’origines géographiques et ethniques différentes, qui peuplent notre pays, sont-ils et seront-ils concernés par nos futurs projets et programmations ? Quelle place est donnée aux cultures d’ici et d’ailleurs, aux cultures de l’Autre … à notre culture ?

 

QUELQUES QUESTIONS

Les quelques idées présentées plus haut ne sauraient seules décrire la complexité des situations auxquelles nous avons à faire face. Les dynamiques sectorielles, si elles sont nécessaires pour prendre en compte les spécificités de chacun des secteurs, mobilisent la totalité des énergies et du temps (assez rare) disponibles.

Il nous faut nous décentrer légèrement pour explorer les questions qui se posent aujourd’hui quel que soit le secteur considéré. Le thème « des coopérations culturelles territoriales » peut être un point d’entrée intéressant :

  • Il pose la question des coopérations au centre des logiques de développement : coopérations entre l’Etat et les collectivités territoriales, coopérations entre les différents niveaux de collectivités territoriales, coopérations entre la puissance publique, les acteurs institutionnels et professionnels. Une coopération qui s’inscrit dans un système complexe d’acteurs que nous croyons toujours voir fonctionner de manière pyramidale et hiérarchique.
  • Il pose la question de la culture au sens large : culture cultivée et culture vécue, diversités culturelles et dialogue interculturel, culture patrimoniale et de créativité, culture et processus d’identification individuelle et collective ;
  • Il pose enfin la question des territoires. En premier lieu, celui des territoires organisés (administrés) et des territoires vécus ; des territoires fermés (de repli) et des territoires ouverts (de coopération et de circulation). En second lieu le débat de l’articulation entre les territoires locaux, départementaux, régionaux, nationaux, européens et internationaux[3] (mobilité, immigration et circulation permanente). A ces premières questions, il faut ajouter les territoires matériels, les territoires symboliques et les territoires d’apprentissages. Pour terminer, l’examen des territoires personnels, des territoires collectifs (espaces d’échanges avec l’Autre) et des territoires communs (espaces de construction) éclairera les réflexions, que nous pourrions traduire aussi par les territoires de l’interculturalité et de l’intergénérationnel.

L’exploration de cette problématique semble donc propice :

  • Pour mieux comprendre le moment où nous sommes en termes d’enjeux et de calendrier  au plan régional, national, européen et mondial ;
  • Pour poser les questions auxquelles nous avons tous à répondre d’ici les prochains mois, les prochaines années (et non pas accumuler des réponses/solutions sans avoir pris suffisamment le temps de formaliser le questionnement) ;
  • Pour proposer une plate-forme générique de questions à aborder et à traiter avec les acteurs politiques, institutionnels et professionnels… et peut être avec les citoyens !

Il faut pouvoir formuler une plate-forme de questions sur les services culturels publics à mettre à l’ordre du jour sur l’espace professionnel et politique. En qualité de professionnels du secteur culturel notre responsabilité doit nous conduire à poser les termes d’un débat public sur la place et le développement de la culture dans les politiques publiques locales, régionales, nationale et européenne.

Ce questionnement posera nécessairement la problématique « d’une nécessaire gouvernance de la culture » dans une articulation permanente entre les différentes échelles de territoire.

La mise en place d’un processus ne se décrète pas, cela demande une réelle adhésion sur le long terme. Nous devrons donc mesurer de manière précise notre volonté de nous impliquer dans un éventuel processus au regard de nos priorités respectives (et collectives), de nos disponibilités et de nos charges de travail.

 


[1] N’oublions pas que nous consacrons un temps important (et donc des financements publics) pour gérer cette complexité de situations.

[2] Comme le font toutes les autres branches professionnelles

[3] En passant par les espaces transfrontaliers et les espaces de projets transnationaux

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